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L’obsolescence des oeuvres historiques

par François Monnier
Communication de l’historien François Monnier présentée en séance publique devant l’Académie des sciences morales et politiques le 26 septembre 2005.


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Référence : es084
Adresse directe du fichier MP3 : http://www.canalacademie.com/emissions/es084.mp3
Adresse de cet article : http://www.canalacademie.com/ida159-L-obsolescence-des-oeuvres-historiques.html
Date de mise en ligne : 1er janvier 2005

François Monnier évoque d’abord la théorie de l’obsolescence en tentant d’en définir le sens par trois points :
- La dépréciation du capital de connaissances
- La mobilité de l’histoire
- La dégénérescence d’une expérience, d’un savoir-faire

Ensuite, François Monnier étudie les conséquences de l’obsolescence :
- L’entretien du capital de connaissances
- L’illusion du vrai et du définitif
- La probabilité du déclassement

Enfin, le "non-dit", c’est-à-dire, derrière toutes ces interrogations, des questions difficiles qui mériteraient réflexion et que François Monnier évoque en quelques mots :
- La question du progrès en histoire
- Comment construire une œuvre ?

Voici le texte intégral de sa communication :

Nous sommes volontiers persuadés que la connaissance répond à une sollicitation objective, à une représentation qu’il s’agit de bien nommer ou à un passé qu’il est question de reconstituer sous la forme de l’évidence. Mais c’est là une spéculation de bon élève ou de sage professeur, fermée à la complexité de la réalité et simplement préoccupée de la vaine coïncidence des idées et des choses. L’intelligence ne vaut rien si l’on fait d’elle simplement le centre où les éléments contradictoires qui constituent le problème de la connaissance viennent se rencontrer sous la forme illusoire de la certitude.

Placer le débat sur ce plan revient à supposer que l’on croie possible une atemporalité de la vérité ou, encore, à faire de la rhétorique. Mais le domaine de l’histoire n’est pas celui de la métaphysique, où les affirmations peuvent être définitives et exclusives les unes des autres, pas plus qu’il n’est celui de l’éloquence, qui parle seule et demeure par conséquent un art de l’illusion. Il est vrai que l’historien accorde entre eux les événements les plus disparates, les situations les plus incompatibles et qu’il s’efforce d’éliminer les contradictions, ce qui est contraire à toute réalité. Entre deux personnages, deux événements, deux péripéties, deux crises, il trouve toujours un lien, dût-il invoquer des circonstances imprévisibles pour défendre ses hypothèses ou recourir à la notion englobante du temps. Il est vrai que la vicissitude n’est pas interdite dans un monde aléatoire. Seulement, trop fournir de sens fait soupçonner la manipulation. De sorte que l’historien préfère fabriquer un paraître à sa mesure, qui s’appuie sur les faits, qui sont une apparence garantie, objective, affranchie des artifices de la subjectivité.

Mais cela n’est qu’une ruse, car l’interprétation des faits est elle-même subjective, elle dépend du sens qu’on veut bien leur donner. Elle est également contingente, variable en fonction du siècle dans lequel on vit et de l’idéologie dans laquelle on baigne... De sorte qu’il n’est pas de vérité absolue en histoire - tout au plus partielle et provisoire - et que toute explication historique est, tôt ou tard, dépréciée, déclassée, obsolète, si grand soit le talent ou le génie de celui qui l’avance, car comme le dit le chancelier Bacon, « tant s’en faut que l’esprit humain (...) soit semblable à un miroir bien poli et bien net, qu’au contraire c’est une sorte de miroir magique et enchanté qui ne présente que des fantômes [1] » : l’homme, en effet, n’est pas capable d’échapper à la mécanique de ses préjugés.

Dès lors, on comprend bien que l’historien n’aime guère évoquer l’obsolescence des travaux historiques. C’est même un sujet tabou. C’est pourquoi je me retrouve tout surpris que votre illustre Président, historien émérite s’il en est, m’ait demandé d’évoquer le problème devant vous, précisément, que l’on dit immortels. J’y verrais bien une malice de sa part s’il n’avait déjà lui-même abordé la question [2] et si celle-ci n’était aussi grave et ne revêtait une telle importance pour l’historien. Mieux vaut donc y réfléchir. Expert des choses passées, l’historien ne se fait d’ailleurs aucune illusion : il sait bien, au fond de lui-même, que tout passe, nécessairement, y compris sa propre vie, ses propres travaux, ses propres explications et points de vue, ce qui est éminemment anxiogène, cruel et pessimiste. Mais c’est ainsi, c’est le fatum du métier : personne ne peut y échapper ; l’histoire vit, se nourrit de l’obsolescence ; toute œuvre est condamnée à l’oubli, même s’il est vrai que le taux d’obsolescence varie dans le temps, qu’il y a des accélérations et des ralentissements : les grandes crises, les guerres provoquent des désirs nouveaux, hâtent le changement des points de vue, suscitent de nouveaux centres d’intérêts. On a pu le constater avec la Grande guerre, qui a provoqué l’effondrement d’un certain type d’histoire générale, au profit de l’histoire économique et sociale, comme cela a été le cas, auparavant, avec la guerre de 1870, qui avait accéléré le discrédit de l’histoire romantique ainsi que de l’histoire philosophique, à la Guizot, au profit de l’histoire « scientifique », à l’allemande.

Pour autant, comment parler de l’obsolescence, ce lent dépérissement qui renvoie nécessairement à la mort de l’œuvre et donc à la disparition intellectuelle de son auteur ? Pourtant, tout livre finit par tomber en poussière, in pulverem. Tôt ou tard, quels que soient ses mérites, on le cite de moins en moins et il finit par ne plus sortir des rayons et par être oublié des bibliographies... C’est la loi du genre, l’histoire est chose mobile, et les illusions tenaces qu’on peut entretenir au sujet de la pérennité de ses propres travaux n’y change rien.

Essayons de comprendre le phénomène, à quels mécanismes il obéit, car mieux vaut en tenir compte, pour jouer avec lui et s’efforcer de le ralentir en construisant une œuvre.

La théorie de l’obsolescence

Effectivement, si l’obsolescence n’est pas sans créer quelques craintes chez l’historien, elle est beaucoup plus familière aux économistes, qui connaissent bien et n’omettent ja-mais de compter avec les théories du déclassement des équipements et de la dégradation du capital. Point n’est besoin de faire un cours sur ces questions pour comprendre où l’on veut en venir.

Rien n’empêche, en effet, puisqu’une fois n’est pas coutume, de raisonner comme un économiste et d’appliquer ces mêmes théories à l’histoire. Cela permet de prendre plus facilement conscience que, dans cette matière également, le défaut de mise à jour des ouvrages, l’arrêt de la recherche sur tel ou tel secteur et, plus encore, l’innovation provoquent le déclassement des travaux. Car tout autant qu’en matière économique, l’innovation joue un rôle déterminant en histoire : les questionnaires changent, les points de vue évoluent, des problèmes inédits surgissent, de nouvelles sources sont découvertes, à quoi s’ajoute le rôle des personnalités créatrices, qui ouvrent de nouveaux champs de recherches, qui creusent de nouveaux sillons auxquels on n’avait pas encore pensé...

De sorte que, sans rechercher trop loin, il est possible d’évoquer différentes formes courantes de dépérissement, d’obsolescence [3] :

La dépréciation du capital de connaissances

Cette forme d’obsolescence, qui surgit à la suite des mutations de l’histoire ou d’innovations, est chose particulièrement aléatoire et imprévisible. Elle dépend de l’apparition de jeunes historiens, encore inconnus sur le marché, « qui apportent du nouveau », soit de nouvelles méthodes de travail ou de nouvelles sources, ou qui jettent un regard neuf sur des questions que la coutume ou que la routine avaient fini par obscurcir, ce qui ne manque pas de provoquer le déclassement des œuvres plus anciennes. C’est ainsi qu’il faut s’attendre à ce que l’historien de demain, celui des années 2030 ou 2050, classe au rang des curiosités la part la plus importante de notre production actuelle, d’autant que la rapidité du déclassement ne dépend pas seulement du taux d’innovation prévisible, mais également, comme nous l’avons déjà signalé, de l’inévitable changement de regard que l’on peut porter sur les choses du passé.

Mieux vaut donc accepter, même si ce n’est guère facile, la permanente relativité de la connaissance, du réel et de l’illusoire, du « vrai » et du « faux ». L’état du monde sur lequel on réfléchit ne cesse de devenir caduc et cela à notre insu. C’est ainsi que les situations que Descartes envisage comme douteuses ne renvoient pas tant à des réalités susceptibles de ne pas exister qu’à des réalités anciennes, affadies, déclassées, dévaluées, qui en somme n’existent plus.

La mobilité de l’histoire

La mobilité de l’histoire, le vieillissement des hypothèses de travail, des méthodes et des mécanismes de raisonnement de l’historien est une autre cause d’obsolescence de ses travaux. Il construit une œuvre sur certaines bases, avec certaines sources d’archives, certaines méthodes de raisonnement, une certaine vision de la société, certaines conceptions des choses, certains préjugés idéologiques et l’on ne tarde guère à s’apercevoir qu’avec les années, les points de vue évoluent, les angles de vision changent, que les méthodes d’investigation périclitent, que les outils d’analyse se transforment, que les conventions de travail se modifient (ce que l’on voit particulièrement bien avec les théories des économistes), que les règles du jeu se réforment, quelle que soit la prudence dont il peut faire preuve en travaillant.

Cette forme d’obsolescence est particulièrement anxiogène, car elle est consciente, elle se vit au jour le jour : on pressent, pour tout un tas de bonnes raisons, qu’on ne travaille pas tout à fait correctement, qu’on fait certainement fausse route, qu’on va rapidement tomber dans l’oubli, à moins, bien sûr, d’être aveugle sur soi-même. Cette forme d’obsolescence fait partie de l’essence même du travail de l’historien.

La dégénérescence d’une expérience, d’un savoir-faire

C’est là une forme d’obsolescence plus subtile, qui touche à l’âge même de l’historien, car en vieillissant, il s’aperçoit que le paysage historique qui l’entoure évolue, que ce qu’il a cru savoir est devenu dépassé, qu’il n’a plus un outil assuré en main, que d’autres le concurrencent, qu’il fait de la mauvaise histoire, ou tout au moins une histoire qui n’est plus en vogue.

Autant dire qu’il n’est plus dans le jeu, qu’il a fait son temps, ce qui est toujours bien difficile à accepter. C’est, en somme, un état d’esprit et il commence alors à ne plus chercher, à ne plus écrire, à ne plus s’intéresser à son faire, ce qui est mauvais signe et, il faut bien l’admettre, courant dans le métier. C’est une sorte de crise, une forme de découragement, de lassitude. Il n’a plus la foi, le feu sacré. Il ne sait plus renouveler ses désirs. Il se sent de trop. Heureusement, ce sentiment aigu de l’obsolescence ne touche qu’une petite partie des historiens, car ceux-ci ne sont guère portés à réfléchir à eux-mêmes et le métier donne de l’assurance, parfois à l’excès, et rend peu sensible aux phénomènes de la sclérose.

Ce ne sont là que des esquisses de formes d’obsolescence, qui touchent au fond même du métier d’historien, mais avec lesquelles il faut être extrêmement prudent et ne pas trop prendre au pied de la lettre, car ce sont des formes de vieillissement qui relèvent de l’individu et qui sont donc variables d’un être à un autre : on connaît tous de jeunes gens vieux avant l’âge et d’augustes vieillards qui savent rester juvéniles et productifs. Seule la mise à la retraite est vraiment tangible et c’est pourquoi elle provoque souvent un petit drame individuel qu’il faut bien surmonter. Pour le reste, ce ne sont que des impressions plus ou moins réelles, puisque la mort de l’œuvre est généralement plus lointaine, surtout si l’on possède quelque talent. Mais elle est inéluctable, elle tient d’une lente agonie, dont les effets ne se font sentir que très progressivement. Nécessairement, une œuvre a une durée de vie plus ou moins longue. L’incertitude sur cette durée, imprévisible, puisque liée principalement à l’innovation (qui est la vie !), laquelle a un rythme très variable, rassure et permet d’entretenir bien des illusions. Seulement, ne soyons pas dupes, cette durée est toujours limitée. C’est un fait simple, que l’on constate chaque jour en étudiant un sujet, en établissant une bibliographie, en critiquant ses prédécesseurs (qui ne l’a pas fait ?) : « Il n’a pas vu ; il n’a pas songé ; il ne s’est pas interrogé sur... »

Les conséquences

Il faut tenter de tirer les conséquences de ce qui vient d’être relevé, car la prise en compte des phénomènes d’obsolescence ne peut être que salutaire pour les historiens, qui vivent trop souvent dans l’illusion de la durée et qui ne réfléchissent guère à leur faire. La moindre des sagesses est de tenter de prendre des précautions pour intégrer la mobilité des perspectives, de deviner ce qui pourra advenir, de s’efforcer d’établir des scénarios d’évolutions prévisibles. Mais ce n’est malheureusement pas toujours possible, quand ce n’est pas simplement tout à fait utopique. Il n’en reste pas moins que la prise en compte de l’obsolescence change la vision même que les historiens peuvent avoir du phénomène historique, ce qui n’est pas sans conséquences concrètes.

L’entretien du capital de connaissances

Un historien possède un capital de savoir, de connaissances, qu’il doit entretenir. Mais ce capital, comme tout capital, se déprécie, est érodé par le temps ; au bout d’X années, il est dévalué et peut même disparaître, alors qu’une partie de son savoir faire, de son expérience n’a toujours pas été transmise aux plus jeunes, ce qui est regrettable et dommageable.

C’est ainsi que les historiens ne se livrent guère à la pratique du testament scientifique. Lorsque je présidais la IVe Section (des sciences historiques et philologiques) de l’École pratique des hautes études, j’avais tenté d’introduire l’idée d’une leçon publique terminale pour les collègues qui partaient à la retraite, qui aurait été l’occasion de faire le bilan d’une carrière et d’une expérience et de tracer quelques directions pour l’avenir. Le moins qu’on puisse dire, c’est que cela n’a pas été un succès : l’idée a inquiété, alors que c’était l’occasion de s’intéresser à ses successeurs [4], à leurs attentes, à leurs besoins, de leur délivrer un message, de leur faire part d’une pratique et de mettre en avant ce que l’on a réalisé et ce qui reste à faire. On ne pense pas assez à l’historien de demain, à ses successeurs , quand on n’est pas tout simplement effrayé par eux, car on sait confusément qu’ils risquent d’accélérer l’obsolescence de nos propres travaux, alors que le devoir de chacun est de leur donner les moyens d’aller plus loin.

C’est pourquoi il faudrait faire à leur intention des notes de méthode, des états de sources, des analyses de la demande, publier des documents, organiser la collecte d’archives orales, établir une complicité avec eux, travailler avec eux, leur épargner du temps de travail, seule manière de les rendre « solidaires » de sa propre vision de l’histoire : c’est un pari qu’il faut oser, en pratiquant une certaine générosité, au sens cartésien du terme, une certaine foi à l’égard de l’autre.

L’illusion du vrai et du définitif

Trop d’historiens, surtout parmi les jeunes, croient naïvement réaliser des travaux « définitifs », épuiser une question, être allé au bout des choses. Mais ce n’est qu’une illusion, un aveuglement, une étroitesse invraisemblable du champ visuel, car tout travail est, tôt ou tard, dépassé, déclassé, soit en raison de modifications des points de vue, d’innovations des successeurs, comme on l’a relevé, ou de changement des techniques historiques, comme cela arrive périodiquement, soit en raison d’erreurs qu’ils peuvent commettre, que nous commettons tous : insuffisances d’érudition, fausses interprétations, incompréhensions, théories économiques ou politiques qui se déclassent rapidement et qui « imprègnent » une recherche.

C’est ainsi qu’on peut remarquer, pour prendre un premier exemple, que certains historiens persistent à s’imaginer que l’histoire est une science, une forme de savoir qui tend à l’objectivité. De sorte qu’aussi surprenant que cela puisse paraître aujourd’hui, tout en prétendant s’écarter du récit continu d’une histoire idéale à la mode hégélienne, ils ne raisonnent qu’à travers des séries plus ou moins importantes, ou plus ou moins nombreuses, et ne croient qu’aux conjonctures économiques, aux mutations sociales et aux mouvements démographiques censés faire apparaître les discontinuités et mutations diverses du déroulement chaotique du temps, alors qu’en réalité, ils continuent à s’accrocher à une forme déterministe de l’histoire, à travailler au dévoilement de structures invariantes, ce qui revient à imaginer un enchaînement presque mécanique et nécessaire des événements.

D’autres, par contre, renouent avec une forme plus érudite de l’histoire, mais dont l’érudition n’est pas toujours bien comprise, bien intégrée, bien digérée. Source de vérité et véritable fin en soi, les archives sont tout pour eux. Nul, bien sûr, n’a plus d’admiration que nous pour ces érudits, mais comment ne pas souhaiter que ne leur manque jamais le sens de la qualité, l’esprit de synthèse et qu’ils n’oublient pas que tout doit être mis en doute et ne peut être placé au même niveau, qu’il est des hiérarchies des valeurs, des idées et des faits ? Dressés à la compilation, à ajouter éternellement de nouvelles fiches à leurs perpétuels fichiers, à consulter frénétiquement leurs inventaires, ils se transforment en rats de bibliothèques et finissent par négliger les ensembles, par perdre le sens des réalités, du général et de l’humain, en somme à oublier le sens de la vie. Ma présidence aux Hautes études m’a conduit à devoir composer avec certains érudits de ce type, qui ne connaissent rien de l’existence [5]...

Nouvelles formes d’insectes spécialisés, ces deux espèces d’historiens ont tous en commun une sorte d’horreur de la philosophie de l’histoire. Ils veulent classer, ranger, mettre de l’ordre dans les grands désordres, là où il n’y a que chaos. Ils ne jurent que par leurs prétentions à l’impartialité et à l’objectivité, comme si cela était possible, comme si l’histoire n’était pas une activité intellectuelle parmi d’autres, comme si elle ne participait pas à la vie d’une époque et d’une société et qu’elle n’en partageait pas les préjugés, comme si les écrits des historiens ne s’inscrivaient pas dans le contexte politique et les controverses idéologiques de leurs temps, comme si toute histoire, selon le mot de Benedetto Croce, n’était pas une histoire contemporaine. Ils ne savent pas, ils ne comprennent pas (ou ne veulent pas comprendre) que l’historien ignore l’essentiel, qu’il ne peut saisir le dessous et le derrière des choses, que la vitalité de la vie lui échappe.

Dans les deux cas, cette prétendue impartialité n’est qu’impuissance, aveuglement et dilettantisme. Ils devraient savoir que les grands historiens sont des hommes qui rêvent et dont l’énergie est tournée vers l’avenir. Ils devraient se souvenir que le discours sur l’histoire universelle de Bossuet était un hymne de confiance en la monarchie catholique et que l’Introduction à l’histoire universelle, de Michelet, un manifeste en faveur de la foi libératrice de son pays. Rien d’objectif, rien d’impartial, rien de« vrai » dans tout cela, mais un engagement, une croyance et une confiance en l’avenir. Le passé, ces grands historiens, ils le contraignaient, ils le forçaient, ils l’utilisaient, ils s’en servaient. Car l’histoire n’était pas pour eux l’exploration désenchantée des nécropoles. Ils la faisaient remonter aux sources de la vie. Ils avaient fait leur, avant la lettre, la belle formule de Paul Claudel : « L’homme connaît le monde, non par ce qu’il dérobe, mais par ce qu’il y ajoute lui-même. »

Car l’histoire est, dans une certaine mesure, une œuvre d’imagination, qui invente ses règles et ses méthodes. Son choix éprouvé des faits, son jeu avec la temporalité a pu lui donner jadis une couleur scientifique, à une époque où la science soutenait le besoin de certitude de chacun. Mais aujourd’hui, l’histoire apparaît plutôt comme le fruit de la perplexité humaine. Elle n’est plus à la recherche de la vérité de ce qui est réellement advenu [6], car l’historien a appris que cette recherche était, dans une large mesure, une chimère.

On connaît bien les tableaux d’Arcimboldo ou, encore, les images données par les anamorphoses, dont les détails n’ont jamais la même apparence que l’ensemble. Elles troublent les habitudes de vue de l’observateur. Il en va de même pour l’histoire, qui s’attache parfois à des détails qui passent inaperçus dans l’action d’ensemble ou, au contraire, qui ignore certains fragments, pourtant réels, et n’aperçoit que la composition générale.

Qu’il est étrange que tant d’historiens n’en aient toujours pas conscience, qu’ils comprennent si mal qu’il y a une distance entre ce qui est, ou ce qui a été, et ce que l’homme ressent, désire, espère, saisit, que l’historien n’est pas un savant à la recherche de la vérité de ce qui est réellement advenu, mais en caricaturant à peine, un marchand de sable, un rêveur, un poète, qui ne cesse de réinterpréter le passé, que l’histoire ne sera jamais qu’une connaissance problématique, incertaine, douteuse, aléatoire, qu’elle n’est, en somme, qu’une intention de vérité (ou une parodie).

La probabilité du déclassement

De sorte qu’on pourrait tenter de classer les travaux historiques en considération du degré de fiducia qu’on peut leur accorder et donc de leur probabilité de déclassement. Cela revient à distinguer et à mettre en tête du classement, les ouvrages qui ont toute chance de survivre un certain temps à leur auteur, temps qui peut être parfois assez long :

Ce sont, évidemment, les publications de documents ou de recueils de documents, de « preuves », sur telle ou telle question, ouvrages qui sont plus ou moins intemporels, mais aussi les inventaires d’archives, les guides de travail et les dictionnaires, qui ont les plus grandes chances de survie. Car nos successeurs auront toujours besoin de documents et d’instruments de travail, même si on ne peut trop savoir aujourd’hui ce qu’ils voudront y chercher, quels seront leurs centres d’intérêt. De telles publications ménagent leurs besoins futurs, en établissant des réserves, des blocs témoins, des échantillonnages de documents, qui peuvent toujours disparaître en raison de destructions intempestives des services d’archives. C’est une pratique historique qui s’inscrit dans la vieille tradition chartiste, mais qu’on n’utilise plus guère aujourd’hui, puisque les grandes entreprises de recueils de documents ont malheureusement été abandonnées entre les deux guerres et la technique du recueil n’est plus recommandée ni enseignée. On lui préfère aujourd’hui, les synthèses, qui ne sont plus, rapidement, de grande utilité et qui ne survivent presque jamais à leurs auteurs [7].

Les réflexions sur la théorie de l’histoire, qui sont l’expression d’une expérience et qui s’apparentent à une œuvre philosophique, ont généralement aussi une perspective de vie assez longue [8]. Elles portent témoignage sur une manière de faire et sur une époque, dont les historiens futurs auront toujours besoin. Il en va de même pour les travaux de première main, qui offrent des garanties d’érudition et de réflexion, qui savent tenir tout à la fois l’ensemble et le détail, comme c’est le cas pour les grandes thèses ou pour les grands travaux novateurs, qui ouvrent de nouveaux horizons et qui peuvent espérer servir de référence durant un temps relativement long.

Par contre, on trouve au bas de l’échelle les manuels, les histoires résumées et les synthèses, qui vieillissent souvent fort mal. L’historien, nous l’avons relevé, travaille dans l’éphémère. Son jeu est éminemment mobile, douteux, indéterminé, plus ou moins probable, possible, acceptable. Son approche du passé est plus ou moins plausible. Rien de plus. « Dans l’histoire, disait Schopenhauer, il y a plus de faux que de vrai [9] » et la prétendue objectivité de l’historien n’est que pure illusion. L’histoire reste à la surface des choses. Elle ne donne accès qu’à l’apparence. Elle n’a qu’une valeur approximative. C’est pourquoi il faut éviter les simplifications excessives, les abstractions, qui font la substance des manuels et des synthèses, qui cherchent à être compréhensibles de tous et veulent, hélas ! à tout prix tout expliquer. Quelles que soient les qualités d’expositions, cette sorte d’ouvrage propose une histoire simplifiée, résumée, lissée, aseptisée, qui s’en tient aux idées générales, qui refuse l’opaque, l’incertain, le fragile, le clandestin, l’immatériel, qui ne sait pas compliquer les choses, envisager leur dessous, qui cherche au contraire à tout comprendre, tout expliquer, à tout réduire à quelque chose de convenable, de présentable, ce qui constitue autant de facteur d’accroissement de l’obsolescence. « Ne prétendons pas rétrécir, disait méchamment Bergson, la réalité à la mesure de nos idées, alors que c’est à nos idées de se modeler, agrandies, sur la réalité [10]. »

Mais c’est là un précepte que l’on oublie volontiers et ce n’est certainement pas une injure que de constater que ce n’est pas grâce à leurs grandes synthèses, aussi en vogue qu’elles ont pu être à leur époque, que des auteurs aussi importants que Charles Seignobos [11], Marc Block [12]) ou Fernand Braudel [13] passeront à la postérité. Toutes leurs grandes synthèses appartiennent à un passé révolu. Elles restent marquées par leur époque et toutes, sans exception [14], sont réductrices. Elles impliquent la croyance à un sens possible de l’histoire, qui les rend dangereuses, car elles accréditent l’idée qu’il puisse y avoir une fatalité de l’histoire [15].

Les histoires « conceptualisantes », tout comme les histoires « sociologisantes », sont tout aussi réductrices, car elles refusent le subjectivisme, rejettent la vaine érudition (qui ne sert à leurs yeux qu’à accumuler des faits singuliers), prétendent à la scientificité, grâce à la généralisation (car il n’y a de science que du général) et cherchent à éliminer l’individuel pour étudier le social, les faits répétitifs, notamment grâce à la statistique, et bâtir des typologies.

On touche-là à des choses bien délicates, que les historiens n’aiment pas trop soulever, car il y a beaucoup de non-dit dans le métier, comme dans tant d’autres, d’ailleurs. L’historien a un public, qu’il doit satisfaire et, par conséquent, qu’il doit entretenir dans certaines illusions et ne pas effrayer. Qui prendrait, en effet, le risque de désespérer son lecteur ?

Le non-dit

Pourtant, il y a derrière toutes ces interrogations des questions difficiles, qui mériteraient réflexion, mais qu’on ne peut guère traiter ici et qu’on se contentera d’évoquer en quelques mots :

La question du progrès en histoire

Y a-t-il un progrès en histoire ? C’est un problème quasi métaphysique (que l’on peut accompagner de la question parallèle : Y a-t-il un progrès en philosophie ?). Certains l’imaginent (ou l’espèrent obscurément). C’est ainsi qu’on a longtemps cru aux petites pierres accumulées, qui finissent pas former un puissant édifice, à une avancée continue vers la connaissance. Mais là encore, ce n’est qu’une illusion naïve pour sage potache ou bon professeur du secondaire. Car postuler pour l’histoire un tel dynamisme n’avance pas à grand-chose, pas plus que de revendiquer pour la philosophie une valeur philosophique. Alors, si l’on ne progresse pas, autant avouer qu’on perd son temps ?

Eh bien ! justement non. On fait de l’histoire ou de la philosophie lorsqu’on récuse précisément ce genre d’argument, qui vaudrait quelque chose si nous avancions sur un droit-fil, dans une direction continue, si la quantité des arguments modifiait l’intérêt de la recherche, si Aristote en savait plus que Platon, Descartes plus qu’Aristote ou Plutarque plus qu’Hérodote et tel d’entre-nous plus que Marc Bloch ou Lucien Febvre... Le dernier venu l’emporterait toujours sur les plus grands et au lieu de recommencer à chaque instant, l’histoire (comme la philosophie) s’achèverait en permanence (ce que certains, il est vrai, revendiquent ouvertement [16]...).

Sans doute, l’histoire est mémoire, mais elle se pervertit si elle n’est que cela. Elle n’a pas pour seule fonction de rappeler ce qui a précédé pour éclairer le présent. Car on ne se souvient pas seulement par nostalgie, ni par pur amour de l’érudition, mais afin de rechercher ce que nous pouvons être, de tenter de nous doter d’une représentation qui nous soit propre, puisqu’une société ne peut exister que si elle arrive à se façonner une image d’elle-même. C’est ce qui manque tant à l’Europe d’aujourd’hui. C’est le problème également des banlieues actuelles, surgies de nulle part, sans identité, car sans passé, et par là incapables de se situer dans le présent et d’y faire face.

Une société, ou plus simplement une communauté, ne peut exister par elle-même, par la simple juxtaposition d’individus. Il est nécessaire pour qu’elle prenne vie - pour qu’elle puisse se maintenir - et être quelque chose de plus, pour elle-même, qu’elle puisse se concevoir comme un tout particulier, singulier. Il faut qu’elle puisse se définir, se représenter, se situer par rapport aux autres sociétés ou communautés. L’histoire n’a d’autre fin que d’y contribuer. Elle est volonté d’être du corps social, elle est recherche identitaire, recherche de normes, de valeurs, de représentations, de sens (c’est là tout le génie d’un Michelet), et c’est bien pourquoi toute idée de progrès est une aberration. C’est pourquoi également l’intérêt historique ne cesse de se déplacer et si l’on fait aujourd’hui l’histoire du climat, ce n’est pas afin de poursuivre dans le droit-fil de nos prédécesseurs, mais en raison des interrogations que pose le réchauffement de l’atmosphère, même si l’un d’entre vous a eu la prescience d’y travailler depuis déjà de longues décennies [17], de même qu’on fait l’histoire de l’eau en fonction de la demande écologique, ou l’histoire de l’État [18] au regard des affaires d’aujourd’hui.

Autant dire que le bon historien ne peut travailler en s’enfermant dans sa bulle ; il doit être à l’écoute du monde qui l’entoure, seule manière de tracer son propre sillon et d’avoir l’espoir de laisser une trace.

Comment construire une œuvre ?

Cela conduit à se poser les questions de savoir comment on doit procéder pour construire une œuvre, comment on doit penser à l’obsolescence, réfléchir sur l’obsolescence et, bien sûr, quelles contre-mesures on doit prendre ?

Sainte-Beuve expliquait qu’on peut « diviser tous les esprits en deux classes, quels que soient leur qualité et leur degré ; 1) ceux qui apprennent, qui sont en train d’apprendre jusqu’à leur dernier jour ; 2) ceux (...) qui s’arrêtent à une certaine heure de la vie, qui disent non au but d’avenir et se fixent à ce qu’ils croient la chose trouvée [19] ». Autant dire que certains esprits, qui peuvent être, par ailleurs, brillants, s’arrêtent de travailler de bonne heure, par faiblesse, défaut d’idées ou paresse ; ils se mettent à radoter, à ruminer et, faute de se renouveler, meurent de satisfaction, comme le bienheureux bourdon à l’issue de son vol nuptial, tandis que d’autres ne cessent de chercher, de progresser, d’apprendre, d’innover, d’aller de l’avant.

Dans les deux cas, le sens de l’œuvre, de la production, n’est pas le même, tout comme le taux d’obsolescence prévisible, qui est nécessairement plus fort pour ceux qui « s’arrêtent à une certaine heure de leur vie ».

Le constat de Sainte-Beuve ne fait pas dans la demi-mesure ; il est sans appel. Mais il explique bien une des causes fréquentes d’obsolescence qui ne manque pas d’atteindre certains auteurs et pas seulement littéraires. On peut, à bon droit, goûter le plaisir de flâner, de se laisser aller, de flotter à tous vents, de prendre des voies de traverses, de ne rien sacrifier au doux vivre, butiner de-ci de là, en évitant les sacrifices qu’exige nécessairement la construction d’une œuvre, mais il ne faut pas alors s’étonner de courir le risque de ne laisser guère de trace.

Même s’il n’existe pas de règles, de recettes miracles et que c’est à chaque fois une aventure individuelle, la construction d’une œuvre exige, au contraire, une force, une constance, la volonté de créer quelque chose de neuf, de former sa propre trace, de s’affirmer soi-même à travers une création, de penser large, d’avoir un grand dessein, ce qui nécessite sans doute d’être quelque peu déraisonnable. Mais n’insistons pas, ce n’est pas là notre propos.

Simplement, l’historien n’a qu’une vie et il doit s’efforcer de jouer au mieux, construire le plus intelligemment possible son œuvre, en tenant en compte tous les facteurs plausibles d’obsolescence, s’il ne veut pas tomber trop rapidement en poussière. N’en doutons pas, cette prise de conscience est salutaire, même si, hélas ! ce n’est pas parce que nous mettons héroïquement tout en œuvre que nous sommes sûrs de réussir. Mais l’exploit héroïque ne s’enracine-t-il pas dans la volonté d’échapper au vieillissement et à la mort, quelque inévitables qu’ils soient, afin de les dépasser tous les deux ?

[1] François Bacon, Instauratio magna, Première partie : De dignitate et augmentis scientiarum, cité ici dans l’édition ancienne de Buchon, dans le Panthéon littéraire, Œuvres philosophiques, morales et politiques de François Bacon, 1838, p. 142 (mais il existe une édition récente de 2002, aux Presses universitaires de France).

[2] Jean Tulard, « De l’obsolescence des œuvres historiques », Année sociologique, 1991, p. 193-201.

[3] Voir Guy Thuillier, L’histoire entre le rêve et la raison, Introduction au métier d’historien, Paris, 1998, p. 145-160.

[4] François Monnier, Penser l’historien de demain, Revue administrative, n°312, 2000, p. 563-564.

[5] François Monnier, "Des illusions des historiens", Rev. Adm., n°337, 2004 , p. 3-6.

[6] A la différence de ce qu’a cru un Ranke, qui prétendait dire "comment les choses se sont réellement passées", qui espérait "montrer comment les choses ont vraiment été".

[7] Guy Thuillier, Pour une histoire de la bureaucratie en France, Paris, 1999, « Les recueils de documents », p. 327-332.

[8] On pense évidemment, par exemple, à Marc Bloch, Histoire et historiens, Paris, 1995 ou à Apologie pour l’histoire ou Métier d’historien, Paris, 1998, mais aussi à Paul Veyne, Comment on écrit l’histoire, essai d’épistémologie, 1971, à Raymond Aron, Introduction à la philosophie de l’histoire, Essai sur les limites de l’objectivité historique, 1938, rééd. 1981, ou plus anciennement à Charles Langlois et Charles Seignobos, Introduction aux études historiques, 1896.

[9] Dans Le monde comme volonté et comme représentation.

[10] La pensée et le mouvant, p. 237.

[11] Histoire sincère de la nation française, 1933.

[12] Les caractères généraux de la France rurale, 1931.

[13] Civilisation matérielle, Économie et Capitalisme XVe-XVIIIe siècle, 1979 ou L’identité de la France, 1986.

[14] Les leurs, comme celles de bien d’autres, telles les grandes œuvres collectives du Seuil, des P.U.F. de Plon ou de Gallimard... Même pour les plus récentes, telle Les lieux de la mémoire, 1984-1992, sous la direction de Pierre Nora

[15] François Monnier, « Une évolution nécessaire et prévisible », Rev. Adm., n°292, 1996, p. 371 et s.

[16] C’est la même erreur que commet l’homme "moderne", qui croit que toutes les époques passées sont à un niveau inférieur à la sienne, du seul fait qu’elles sont passées, comme l’homme du XIXe siècle jugeait de sa hauteur le Moyen Âge.

[17] Il s’agit, évidemment, d’Emmanuel Le Roy Ladurie.

[18] L’histoire de la corruption, notamment...

[19] Portraits littéraires, t. III, p. 62-63, le propos étant attribué au comte Rossi, cité par Guy Thuillier, L’histoire entre le rêve et la raison, Paris, 1998, p. 383.






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